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Lettres inédites d’une figure de Berbérie à son petit frère Mohand. Par Mohamed Lahlou

Posté par coinlitteraire le 2 avril 2017

MARGUERITE TAOS AMROUCHE

Lettres inédites d’une figure de Berbérie à son petit frère Mohand
  D.R.

Sans titre-1Bio-express : Mohamed A. Lahlou est docteur honoris causa, docteur d’État ès lettres et sciences humaines, docteur en psychologie et professeur à l’université d’Alger. Mohamed A. Lahlou est aussi professeur honoraire de l’université de Lyon et ancien président de l’Association internationale de recherche interculturelle (Aric).

     J’ai eu l’immense honneur de connaître Taos Amrouche, une grande dame de la littérature et de la culture algériennes. Au 41e anniversaire de son décès, comment lui rendre hommage, sinon en lui donnant la parole, en relisant certains passages de lettres qu’elle m’a adressées ? Il s’agit de lettres inédites, très denses et très longues à la fois, au point qu’il n’est pas possible de résumer toute leur richesse. Il était important de publier ces extraits, tellement ils sont l’expression de sa spontanéité à fleur de peau, de ses espérances vives et de ses déceptions douloureuses.

Le sous-titre de cette contribution reprend la manière dont Taos Amrouche m’appelait avec la tendresse qui était la sienne ; il emprunte aussi à Kateb Yacine sa manière d’évoquer la famille Amrouche qu’il comparait à une figue de Barbarie : “piquante à l’extérieur, mais si douce à l’intérieur”, disait-il.

Histoire d’une vie

     Taos Amrouche est née à Tunis le 4 mars 1913 d’une famille originaire d’Ighil Ali ; elle meurt d’une longue maladie, Taos Amrouchele 2 avril 1976, à Saint-Michel l’Observatoire où elle est enterrée. Elle est la fille de Fadhma Ath Mansour Amrouche, auteure de l’ouvrage Histoire de ma vie, et la sœur de Jean El-Mouhoub Amrouche, écrivain algérien de renom.
Exilée dans un autre pays, exilée dans une autre religion, exilée dans une autre langue, Marguerite Taos Amrouche, auteure de nombreux ouvrages et romans et interprète des chants traditionnels berbères, est restée l’Algérienne qu’elle a toujours été, la Berbère qu’elle n’a jamais cessé d’être, la passionnée de la culture algérienne qui a toujours été la sienne. Elle fut la première Algérienne à publier un roman, Jacinthe noire, en 1947. Elle a donné sa voix exceptionnelle aux chants berbères de Kabylie ; c’est à ce titre qu’elle fut invitée pour se produire sur de nombreuses scènes d’art et de culture, notamment à Paris, Madrid, Barcelone, Dakar, Florence et Rabat. Le pouvoir algérien de l’époque l’a cependant privée des honneurs qu’elle méritait et ne l’invitera même pas au Festival culturel panafricain d’Alger, en 1969.

Elle sera, par contre et pour une juste réparation de reconnaissance, invitée pendant cette période, à Alger, par les étudiants de l’université d’Alger, devant lesquels elle déclamera, avec émotion et fierté, ses poèmes et ses chants. Elle participera, à Paris, en 1966, à la fondation de l’Académie berbère. Ses principaux romans sont : Jacinthe noire (1947), Rue des tambourins (1960), L’amant imaginaire (1975). Elle laisse également un recueil de poèmes, histoires et proverbes kabyles Le grain magique (1966).

Ses disques ont sauvé, à jamais, de l’oubli, les Chants traditionnels berbères de Kabylie qu’elle tenait de sa mère, auxquels elle a donné sa merveilleuse voix et qu’elle a chantés, pour la première fois en public, au premier Congrès de musique marocaine de Fès, en mai 1939, à l’âge de 26 ans. C’est à cette occasion qu’elle a été nommée pensionnaire de l’Académie espagnole de Musique, La Casa Vélasquez de Madrid.
Au-delà de ce parcours exceptionnel, il y a aussi le lien émotionnel intense, le lien charnel, qu’elle entretenait avec son pays et son peuple, elle qui a été projetée d’un exil à un autre, d’une rupture à une autre, d’une incompréhension à une autre. Comment retrouver les signes de cette vie bouleversante, sinon dans ses écrits les plus spontanés ? Dans ces écrits qui ne sont pas retravaillés ou réécrits sous le regard d’un éditeur exigeant.

Dans ces écrits, on retrouve l’émotion, non plus celle d’une femme écrivaine et chanteuse d’opéra, mais l’émotion brutalement ressentie au plus profond d’elle-même. On y découvre l’émotion d’une Algérienne blessée par l’exclusion qu’elle a connue et vécue avec douleur.
On y découvre aussi ses espérances pour une Algérie dont elle rêvait, comme d’un fruit à cueillir avec tendresse.
On y découvre le cri d’une femme meurtrie par l’incompréhension d’hommes politiques désincarnés de la vérité de leur société.

On y découvre aussi cette prémonition, qui était la sienne, qu’un jour les jeunes de son pays viendraient à bout de toutes les injustices et de tous les oublis. Elle n’a eu le temps de vivre ni Avril 80, ni Octobre 88, mais elle pressentait qu’un jour meilleur viendrait grâce à une jeunesse algérienne bouillonnante du désir de liberté.
Dans ces extraits de lettres, on pourra suivre ses appels au pays qui lui manque, à ce pays que lui ont arraché ses exils et ses exclusions. Elle ne cessait de se voir, comme dans un récit fabuleux, parcourant l’immensité de l’Algérie et en même temps toute sa beauté. Dans ces extraits de lettres, nous suivrons, impuissants, son long combat contre la douleur d’une maladie qui l’arrachera à la vie ; une vie qu’elle voulait prolonger pour voir se réaliser son rêve le plus fou, celui de revoir son pays, sa Kabylie, son Algérie, de se réapproprier ces objets si simples d’une vie simple qu’elle voulait revivre.

Comment, à l’écouter nous lire ses lettres, ne peut-on point sentir cette fragilité et cette force de résistance qui était la sienne ? Comment ne pas ressentir pour Nna Taos, l’émotion communicative qui était la sienne ?
Écoutons-la donc lire ses propres mots écrits de sa propre main et essayons de reconstruire, avec elle, son univers intime.

Paris, le 4 janvier 1970

Mon cher et fidèle Mohand. Ton télégramme m’est bien arrivé (lors du récital de Taos Amrouche, à Rabat), qui m’a apporté la sève de tous les jeunes arbres de chez nous, de notre terre, qui poussent droit, sous la lumière de Dieu, sous le soleil des ancêtres. J’avais tant besoin de cet apport. Je me suis battue là-bas avec foi et j’ai triomphé (…). Les applaudissements, au cours de la dernière séance, sont allés à une ‘triomphatrice’, déchirée et transformée en fontaine de larmes !! (…). J’ai reçu également ta si émouvante carte. Le ton (le tien) est toujours aussi juste, aussi calme, résolu et ferme et aussi fier.
Cette année sera décisive ‘Assegwass agi da ssegwas amervouh !’. Celle des prises de conscience, des réveils. L’année du bonheur. (…) Mon 3e disque sera en vente en janvier (ces jours-ci) Les chants de l’Atlas. Traditions millénaires des Berbères d’Algérie… Tâchez de faire rentrer ce disque à Alger… La préface de Vincent Monteil est très belle. À Paris, certains étudiants de la faculté de Vincennes ont pleuré en m’écoutant, m’a affirmé mon ami Vincent Monteil.” “À ce congrès (de Rabat), personne n’a représenté l’Algérie. Da El-Mouloud a brillé par son absence. Pourquoi ? Son absence a été déplorée par tous. Aucun écrivain n’est venu de Paris. Pour Alger, il y avait Lahbabi et Jean Dejeux ! Ils étaient présents à la soirée, au concert. Et ils ont suivi les interventions.
Mais que restera-t-il de tout cela dans la publication des comptes-rendus ? J’ai rencontré l’écrivain marocain Abdallah Laroui (Histoire du Maghreb) venu de Casablanca pour m’entendre. Il a paru bouleversé et s’être reconnu : ‘Vous avez été à vous seule un Congrès. Vous nous avez apporté nos racines. Maintenant, je sais qui je suis, etc…’. Mais concrètement qu’en restera-t-il ? Tout cela s’est déroulé à huis clos ! Sans qu’aucun journaliste ne soit admis. C’était fou, non ?
Ainsi va la liberté d’expression et l’affirmation de la ‘désaliénation’ ! … Voilà des graines ensemencées. Il faut attendre qu’elles germent. Elles germeront, c’est sûr (…) Je voudrais, maintenant, cher Mohand, (…) que tu répercutes ce que je te dis auprès des vrais, des purs qui croient et travaillent de leur côté utilement. Comme nous travaillons ici nous-mêmes (…). C’est que la lutte n’est pas vaine puisqu’une jeune moisson de chercheurs ardents lève (…).
J’ai reçu les bons vœux de notre ministre de l’Information, à qui je vais répondre bien sûr (Le Dr Taleb me connaît assez bien). Cela changera-t-il quelque chose qu’il soit à l’Information pour ce qui nous intéresse ?? Et la nomination de Lacheraf comme conseiller culturel facilite-t-elle quelque chose ?? (…) Espérons. (…) Où en serons-nous d’ici là ? Aurons-nous avancé, sur le droit chemin ? Le monde est enténébré de catastrophes. Mais nous devons lever le regard vers Lalla Khadidja Tamgut (La Sainte) qui doit étinceler de neige. Ah ! Que c’est beau que nous puissions bientôt nous élancer à travers toute notre chère patrie, à la recherche des valeurs périssables. J’aimerais parcourir avec vous nos villages, nos plages, nos déserts, nos ruines. Entraînée par vous, connaître les Aurès et le M’zab et m’aventurer plus bas. Découvrir Tlemcen et la Qalâa des (…) Béni Hammad, ancienne capitale berbère (…) Ah ! ce passé fabuleux. (…)”.
Paris, le 30 novembre 1970
Ta belle lettre, très simple et si émouvante lettre du 29 août écrite de ton merveilleux village, m’est entrée dans le cœur, avec tout ce qu’elle contient d’instructif et de consolant. Mais à peine rentrée de vacances, vers le 15 août, le 12 ou le 13 je crois (j’espérais te revoir encore une fois), je suis tombée malade. J’ai le cœur fatigué(…) Les chants de l’Atlas vont sortir d’un jour à l’autre (l’autre titre, si beau à mon avis, Offrande à la Kahina reine des Aurès, n’a pas été retenu) (…). Je pars dans deux jours pour le Congrès international de la culture (…) auquel je participe à Rabat. Et qui sera ‘concerné’ par un concert de nos chants traditionnels (…).
Ce sera le samedi 5 décembre (…). Je t’écris ce mot de mon lit. Je suis très fatiguée. Mais Dieu est grand. Yella Rebbi. Et quand la cause est juste, la force est décuplée.
Tu as pu voir par toi-même la joie (quelquefois frémissante et perlée de larmes !) quand tu venais. Tu m’as laissé, mon petit Mohand, un si beau, si rayonnant souvenir. Ici, j’ai trouvé un étudiant qui a sa maîtrise de philo, qui fait une thèse. Il s’est mis à mon entière disposition pour m’aider à faire le grand livre sur mon frère, qui sortira pour le 10e anniversaire de sa mort, en août 1972.
Ce sera aussi le 10e anniversaire de la libération de notre pays. Reste la libération des consciences, des cœurs et des âmes … “Dieu ouvrira les portes” (…) Ce qui me toucherait ? C’est que vous m’écriviez tous pour me fortifier (…) J’ai besoin de vos lettres. Cela me donnera la force. (…)”

Paris, le 3 mai 1971
(…) Ce serait trop long, trop douloureux à raconter. Je ne puis. Ma gorge guérit et me refait souffrir. Le mal est profond.
C’est celui d’un trop long exil, d’un manque de soleil fondamental.
Le pays, il me faut le retrouver dans vos yeux, dans votre élan vers les racines. Mais moi, plus je vais, plus je m’affaiblis. (…)
Venir ?… C’est trop tôt. Beaucoup de choses en profondeur germent. Il faut attendre.
Le Dr Taleb qui me connaît bien, à qui j’ai longuement écrit en janvier, répondant à sa carte de vœux, lui annonçant la parution de mon 3e disque, ne m’a pas répondu.
(…) En ce qui me concerne, je ne vois rien qui se dessine au niveau où je me situe avec le message que depuis 32 ans je m’efforce de perpétuer.
Bien entendu je ne parle pas de l’écho que je rencontre chez ceux de ta génération, écho positif, merveilleusement réconfortant, mais c’est au niveau des “manettes” que ça renâcle. (…) Et ce mouvement ne peut venir que de la jeunesse estudiantine, universitaire. Cela se comprend. Pourvu que cela n’arrive pas trop tard… Je suis infiniment lasse.
Venir à Alger, quand on ne détaxe pas mes disques ? Quand le livre de ma mère est sous le boisseau ? Quand ceux qui ont témoigné pour cet art superbe tournent leur veste ?
Ce n’est pas possible, Mohand (…). Tu vois, il y a sans doute une faille en nous : dès que ‘l’assiette au beurre’ arrive entre nos mains … adieu l’idéal, adieu la cause la plus sacrée ! (…) L’argent pourrit l’âme (…)
J’aurais besoin d’un changement d’air. De soleil, d’enthousiasme. De jeunesse qui apprendrait de moi comme j’ai appris de ma mère et elle des aïeux…
(…) L’année dernière, tu m’as trouvée assez abattue. C’est encore pire cette année. Pourtant, je sais, je sens que les choses mûrissent, que la prise de conscience s’opère chez beaucoup, mais moi, je m’épuise… Je fais illusion quelques fois … je fais quelques pas et tombe pour me relever (…).(…) Mais, Mohand, parle-moi du ciel, des poissons. De nos vraies richesses.
De nos bijoux anciens. De l’air de nos montagnes.
De la dignité de notre vie patriarcale, et aussi du nouveau qui vous pousse en avant, mais fortement appuyés sur un passé de sagesse (…). Dites-moi que c’est sur ce roc que vous prenez appui pour vous élancer (…). Courage ! (…) du fond du cœur. (…)”
Lorsque tombe le rideau et se lève
Taos Amrouche s’éteint, en exil, le 2 avril 1976, au milieu du printemps, thafsouth, alors que les bourgeons des fleurs éclosent. Elle s’est éteinte alors qu’elle espérait encore voir les bourgeons de liberté portés par les jeunes d’une Algérie des espérances ; alors qu’elle espérait encore, malgré sa maladie, qu’elle assisterait aux “prises de conscience” et aux “réveils”, d’un pays qu’elle aimait, comme un fruit fragile, d’avoir été trop malmené.
De là-haut, elle qui mêlait intimement sa foi chrétienne, celle de l’islam de ses appartenances et les croyances ancestrales de son âme, sera reposée en apprenant que les jeunes, qui étaient les siens, ont fait fleurir le Printemps berbère en avril 80, et qu’aujourd’hui Tamezgha est un immense territoire libéré de sa négation et que tamazight, langue originelle de son Algérie, est, ce qu’elle n’aurait jamais dû cessé d’être, la langue nationale et officielle de l’Algérie réconciliée avec elle-même.
Repose en paix, Nna Taos, toi dont le combat sur Terre a été si harassant mais en même temps si riche d’espoirs et de leçons pour les générations qui t’ont entendue et celles à venir.

M. A.-Lahlou

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Mme Tassadit Yacine honorée par l’IRCAM.

Posté par coinlitteraire le 2 avril 2017

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     Un hommage a été rendu à Mme Tassadit Yacine, chercheuse et anthropologue, spécialiste du monde amaziɣ, mardi soir, à l’Institut Royal de la culture amaziɣ (IRCAM), en reconnaissance à ses efforts en matière de recherches scientifiques et de promotion de la langue et de la culture amaziɣ.

     Cet hommage a été organisé lors d’un colloque scientifique sous le thème « l’anthropologie des sociétés amaziɣ » qui se veut une occasion pour présenter les ouvrages et les publications de cette grande figure de la recherche dans le domaine amaziɣ.

     A cette occasion, le Recteur de l’IRCAM, Ahmed Boukous a salué les efforts de Mme Yacine, chercheuse de renommée internationale et référence incontournable en anthropologie du monde amaziɣ, et ce grâce à la qualité de ses publications scientifiques et à l’encadrement de plusieurs générations de jeunes chercheurs en la matière.

     Selon lui, Mme Yacine et feu Fatima Mernissi représentent un modèle unique de la femme africaine du nord cultivée lesquelles ont fourni des efforts considérables pour la défense et la promotion de la langue et de la culture amaziɣ.

     Organisé par le Centre des Etudes Anthropologiques et Sociologiques (CEAS) de l’IRCAM, ce colloque scientifique, qui a été marqué par la participation de plusieurs chercheurs spécialistes de la langue amaziɣ ayant connu, travaillé ou collaboré avec Mme Yacine, se veut une occasion de réfléchir sur les œuvres, les publications et les recherches d’anthropologues, spécialistes du monde amaziɣ. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris (EHESS) et membre du laboratoire d’anthropologie sociale du « Collège de France« , Mme Yacine, qui est née en Kabylie (Basse Kabylie-Algérie) en 1949, a publié plusieurs ouvrages et publications scientifiques, références incontournables pour la compréhension de la chanson et de la poésie amaziɣ, la question identitaire et la situation de la femme.

TRA.

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