Le rêve des momies de Rachid Oulebsir

Posté par coinlitteraire le 15 août 2011

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          (Par Nabila Guemghar). A la lisière d’une chronologie historico politique et d’un conte plus fantastique que merveilleux, un Poète raconte la tragédie Algérie !

          Le Rêve des momies s’enfonce dans les profondeurs des âmes tourmentées et conte le destin singulier de ces êtres qui n’aspirent qu’à la dignité.
          L’incipit du roman plonge le lecteur dans l’allégresse de l’après indépendance, une euphorie de courte durée, car le fleuve est vite détourné. C’est ce palimpseste de la mémoire collective que tente de restituer Rachid Oulebsir dans son roman Le Rêve des momies paru aux Editions L’Harmattan (2011). Et qui peut, si ce n’est ce Poète éclairé, à la mémoire tatouée, narrer les affres de ces drames vécus ?
          L’histoire est celle de ce Poète incarcéré pour avoir refusé de courber l’échine, après s’être un temps égaré. De Poète des rues, respecté et écouté, il «mua comme une couleuvre qui se débarrasse de sa peau» en aède officiel, confident de ces «décideurs fraîchement autoproclamés». Il délaisse alors les langues vernaculaires dans lesquelles il galvanisait les foules, qui jadis l’écoutaient tel un Messie, pour s’exprimer dans une langue superficielle, incomprise ; l’arabe classique, la langue adoptée par les décideurs, il se fait officiel !

 «Le poète avait changé, une plante aux fleurs prometteuse qui se garnit soudain d’épines», regrettaient ceux qui naguère «buvaient fiévreusement ses paroles fleuries». Dépité, il entreprend le voyage dans le train de la «douleur», l’Express de l’Autogestion, avec la foule, qui ne l’écoute plus, quittant ainsi la montagne qui les a vus naître pour s’installer dans les villes, c’est le début de l’exode, le début des malheurs aussi ! Trompé par les décideurs, il entreprend dans un ultime sursaut de dignité de regagner la faveur des siens, et finit par redevenir «l’aède sympathique, le troubadour génial qui hypnotisait la foule, atterrée sur les souks populaires, les agoras, les parvis, les gares et les places publiques». Hardi, il hurlait de toutes ses forces ses convictions à l’adresse de ceux qui veulent étouffer les cris de la liberté : «Demain, l’éclipse recouvrira pour longtemps vos espoirs. Les ponts d’or promis vers le paradis s’effriteront. Les vents tristes de la géhenne déferleront pour assécher vos muscles essentiels. Des yeux souillés se déverseront sur vos viscères. Des tourbillons de poussière acides achèveront vos yeux myopes. Vos cerveaux troublés porteront la barbe et le kamis. Vos pieds bots traîneront les babouches du sacrifice». Un visionnaire ? Il écopera d’une dizaine d’années d’emprisonnement… Dans sa retraite involontaire, il rencontre des anonymes, victimes de leur «algérianité», «embastillés pour leur résistance à l’injustice et leur engagement pour la dignité». Il se fait leur porte-voix !
Oulebsir opte pour une syntaxe spatio-temporelle éclatée, puisque l’histoire se subdivise en sous récits dont la trame narrative est prise en charge par plusieurs voix. Une polyphonie de laquelle se distingue celle omnisciente du Poète /narrateur méticuleux et fidèle à son rôle de garant de la mémoire des siens…
          A la diversité des voix narratives vient s’enchevêtrer une  forme d’écriture, où le tragique, le fabuleux et l’onirique se mêlent, le tout ponctué de succulents passages poétiques portés par une forme d’oralité inscrite dans le roman à travers les différentes histoires confiées au Poète.  Celle émouvante, de M’hend, l’homme qui devint cheval, ou l’incroyable histoire de Smaïl Moscou qui tue son fils par correspondance entrant ainsi dans la légende : «Il était une fois, un homme qui a tué son fils en Algérie, d’un coup de marteau donné à Paris», raconte-t-on !
          L’honneur de la tribu est aussi un principe avec lequel on ne badine pas et c’est Idir qui l’apprendra à ses dépends. Ainsi, refusant de voir se perpétuer une tradition séculaire jugée désuète, Idir, après son séjour en ville décide de «corriger les mentalités attardées». Jugeant de la nécessité de la libération de la femme par tous les moyens, il décide, pour ce faire, d’embrasser sa voisine, déjà mariée, au vu et au su des villageois. Le code de l’honneur kabyle aura raison de lui, il sera «assassiné pour avoir voulu transformer un exécrable ordre établi, révolutionner les valeurs morales taboues qui clouait la femme à un statut d’être mineure à vie»… Et la vaillance des villageois, animés par leurs valeurs ancestrales, et après concertation, décide de l’identité de l’assassin, qui sera livré aux autorités. C’est le grand-père du véritable meurtrier qui payera pour son petit-fils la dîme de la dignité…et l’on sera tout autant attendri par cet autre récit : Le bœuf, tué par «un cheval aux naseaux fumants», une parabole émouvante de ces montagnards exilés dans la ville, happés par le chant envoûtant des sirènes …
          Dans «le nombril de l’aube» R. Oulebsir revisite les événements du Printemps 1980, à travers le personnage de Chérif, surnommé par ses camarades de prison, à juste titre, Avril. Indignés par la trajectoire que prenait l’Algérie, Cherif et ses compagnons «dénonçaient les mensonges sucrés que les tenants autoproclamés du pays, les usurpateurs de la grande-ville versaient dans les oreilles paysannes, les fantasmes savoureux entretenus dans le vaste imaginaire des campagnards par le lucre des quartiers chics, des complaintes exquises irrésistibles, murmurées par la magie des grands boulevards, l’air mystérieux des ruelles ombragées qui décolore les verrues des mains calleuses et éteint le feu des pupilles curieuses. Ils s’étaient ensemble émancipés de la tutelle projetant des faisceaux de lumière sur les chemins du futur. Avril et les siens voulaient libérer l’horizon avec les clés magiques des ancêtres». La beauté de l’écriture de R. Oulebsir réside dans ce savant mélange des genres ; des fragments de poésie dé-clamés par le rhapsode admiré, entremêlés de récits prosaïques pour aboutir à une écriture de la déroute, de mise en abyme, accentuant ainsi le caractère profond et tragique des personnages, les rendant plus que jamais humains…. 
          Au fil du roman, l’existence réel du poète s’effiloche et l’on apprendra qu’il n’est que la création de Rachid dit l’intello, qui après avoir voulu décrire le monde prolétaire, abandonne l’entreprise pour disserter sur la supposée existence d’un Poète qu’il a voulu «témoin d’un monde en décrépitude». Avec la complicité d’Ali, les deux compères envisagent même l’adaptation du futur roman, au cinéma. Ali se voit déjà donner le premier tour de manivelle à cette histoire, «à la manière de Lakhdar Hamina, avec un mélange d’autorité, d’improvisation, et de distance qui ferait briller le talent des acteurs de sa future distribution». C’est sans doute la meilleure façon qu’a trouvée l’auteur pour rendre hommage à ces écrivains /poètes qui meurent «sans patrie», «assassinés brutalement et anonymes tués à petit feu par la censure, le silence, l’oubli, la prison, la torture et l’exil». Rachid Oulebsir énumère certaines figures que l’Histoire retiendra à jamais : Slimane Azem, Victor Jara ,l’égyptien Cheikh Imam, Kateb Yacine, ou Sion Assidon, juif marocain incarcéré dans le bagne de Tazmamart .
          Sensible au soubresaut du monde qui l’entoure, à l’image de cette génération d’hommes et de femmes qui ont vécu l’horreur de la Décennie Noire, l’urgence d’extirper le mal intérieur causé par ce traumatisme, s’est également fait sentir chez Rachid Oulebsir. Il témoigne sans pour autant tomber dans le piège du discours référentiel, politique ou idéologique. le souci étant, dans le cas d’Oulebsir de masquer cette violence par le voile de l’esthétique, marqué à coup sûr, par cette distanciation observée par rapport à ces tragiques événements. Ainsi, quand la bande d’Intellectuels D’Etat tombe entre les mains des fous d’Allah, point de charniers, de corps déchiquetés, le tout est dans le «laisser entendre»…
          A travers cette génération de jeunes copains, impuissants face à la violence de la chute dans laquelle s’enfonce leur pays, l’auteur brosse un tableau miniature de la société algérienne. Un microcosme tout en couleur où les acteurs sont unis dans le même combat libérateur, pour  défendre les valeurs de la démocratie. Il en est ainsi de Annabi, l’autodidacte dessinateur de BD, Kahled Fils de Tébessa (Frontière), Chabane le kabyle, Khencheli, Djelloul Mascri… Une force étrange semble les animer devant ce monstre barbu, venus des temps immémoriaux,  comme l’étaient leurs ancêtres au temps colonial, face aux massacres perpétrés au nom de la Civilisation. Aujourd’hui, c’est pour s’extirper des griffes de l’hydre qui tue au nom de l’accouplement «religion/pétrodollars» que la résistance est organisée…
Et c’est cet Anza des ancêtres qui les guide, eux qui se disent «morts depuis la naissance, survivants momifiés par d’autres momies, les fantômes de nos glorieux martyrs qui ont succombé sous les coups répétés d’innombrables fossoyeurs», pour les arracher à ces sarcophages scellés par le sang des ancêtres sacrifiés, afin de leur insuffler le goût de la Liberté…
          L’écriture de R. Oulebsir est exutoire du mal, remède à l’injustice, elle semble être «une pratique de la résistance contre le reflux de l’intelligence, un barrage à la déchéance humaine», fait dire Rachid Oulebsir à son alter ego ( ?) Rachid l’Intello…

4 Réponses à “Le rêve des momies de Rachid Oulebsir”

  1. Cherif dit :

    Félicitations Monsieur OULEBSIR R. pour ce nouveau roman.
    Bravo Bila, mais ce sera plus sage de prendre quelques jours de vacances.

  2. Yahiaoui dit :

    Azul a Rachid
    Bravo ! Je savais qu’un jour ou l’autre tu allais produire un chef d’oeuvre. Bonne continuation, bon succès pour le Roman et je souhaite vivement que tu en produises d’autres car à mon avis tu n’as pas encore tout dit.
    Djamal / Angers

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