Le marché du livre en Algérie

Posté par coinlitteraire le 16 décembre 2010

librairie2.jpg 

Marché du livre en Algérie : quelques constats 

          (Par Djaouida Chaib). « Il n’y a pas réellement une politique du livre en Algérie », disent à l’unanimité les gens du métier qui souhaiteraient l’instauration d’une  loi qui définirait les règles générales de toute la chaîne du livre et une politique fiscale stable à même de réduire les coûts tant à la production qu’à l’importation et pourquoi pas une subvention du livre.

          Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucun changement dans ce domaine. Bien au contraire, c’est un secteur « en pleine évolution, qui se recherche encore », disent les éditeurs. Le désengagement de l’Etat du monde de l’édition, à l’ère de la libéralisation, a permis à beaucoup d’investisseurs privés de choisir ce créneau d’activité, pourtant, non sans difficultés.  Le livre a connu, en effet, des bouleversements inédits. Actuellement, près de 80% du marché sont détenus par des privés. L’Entreprise nationale des arts graphiques (ENAG), l’Agence nationale de l’édition et de la publicité (ANEP) et l’Office des publications universitaires (OPU) relevant du secteur public ne couvrent maintenant que 20% du marché.

          A l’instar donc des autres secteurs, le marché du livre connaît, depuis quelques années, un dynamisme sans précédent qui a donné une floraison de maisons d’édition et de librairies qui tentent, tant bien que mal, de mettre à la disposition des lecteurs des produits acceptables même s’il ne sont pas vraiment de bonne qualité. Cependant, force est de constater que « la plus grande proportion du marché concerne les livres importés qu’ils soient en langue française ou arabe », affirme Fatiha Soal présidente de l’association des libraires. Toutes les spécialités sont couvertes mais les livres techniques et scientifiques demeurent du domaine exclusif de l’importation, précise-t- elle.

Cafouillage

          Pour les éditeurs, il est fallacieux de dire que le livre produit localement coûte cher. Ils réfutent ce prétexte. « Pour preuve, les émigrés retournent bourrés de livres », atteste Kamel Chehrit, responsable de la maison d’édition « Alger-livre ». Ce sont plutôt les conditions de la lecture qui ne sont pas réunies, d’après lui, et cette mission relève des pouvoirs publics, le ministère de la Culture en l’occurrence. « Il faut créer ces conditions, dit-il, en ciblant des lieux bien précis comme l’école, l’université, les bibliothèques municipales en mettant à leur disposition des livres intéressants. Mais également des gens dynamiques qui s’occuperaient de ces bibliothèques pour rendre le secteur actif. » L’autre facteur non moins important qui stimulerait, selon lui, la lecture publique c’est la subvention du livre à travers tous les maillons de la chaine. Il y a « une sorte de fracture entre le lecteur et le livre qu’il faut ressouder, il suffit d’intéresser le lecteur par une disponibilité et une meilleure qualité du livre, plus attractive, laquelle ne peut se réaliser qu’avec une production de qualité soutenue par l’Etat », explique-t-il.

          Pour madame Bouzida des éditions « Samar » il y a « un problème de marketing du livre et non de prix. Il n’est pas si cher que ça  », dit-elle. Un livre de 500 pages sur les mémoires inédites de Malek Bennabi à 1 000 DA n’est pas un prix exorbitant. « La plupart des éditeurs prennent des marges raisonnables pour assurer la fluidité du livre », dit-elle.

          Kamel Chehrit estime qu’il y a un manque de professionnalisme dans le métier de libraire, de distributeur et d’imprimeur. Le nombre de librairies « dignes de ce nom ne dépasse pas 90 ou 100, dit-il, de plus, il n’y a pas de relève dans ce créneau. Du moins, celle-ci est rare », confie-t-il. A entendre parler les professionnels du secteur, l’on déduit que la production du livre est encore à ses premiers balbutiements. Des insuffisances existent pratiquement à tous les niveaux de la chaîne. « Même lorsqu’on veut améliorer la qualité, les imprimeurs ont du mal à trouver du bon papier sur le marché. L’imprimerie Mitidja, par exemple, a investi dans du bon matériel mais la qualité du papier mise sur le marché laisse à désirer, c’est vraiment par hasard qu’on trouve du bon papier », avoue Mme Bouzida. Pour remédier à ce problème « le soutien de l’Etat est nécessaire. A l’étranger, c’est 0% de TVA, chez nous elle est de 7%, c’est beaucoup », précise-t-elle.

          Pour Kamel Chehrit, « il n’y a pas de traditions éditoriales en Algérie, les imprimeurs ne sont pas spécialisés dans les livres comme il n’y a pas, non plus, de véritables diffuseurs. On distribue le livre comme on distribue le yaourt ». La décantation professionnelle n’est pas pour aujourd’hui, elle viendra avec le temps, d’après lui, et de souligner : « Certes, il y a des vocations qui naissent mais il faut attendre dix ans pour déterminer le bon grain de l’ivraie. » S’agissant de la rentabilité, la production du livre ne semble pas nourrir son homme notamment sur certains créneaux comme la littérature, la poésie et la lecture générale. « Les milliards se font dans le parascolaire », avoue K. Chehrit.

          C’est un top secret sur les recettes engrangées pour la maison d’édition « Alger-livre » spécialisée dans le livre économique et le patrimoine historique, « c’est tout juste moyen, on maintient l’équilibre parce que le retour n’est pas immédiat, il faut attendre quatre à cinq ans pour voir l’argent en passant par l’imprimeur, le distributeur, et le libraire », avoue son responsable. Les éditeurs ne s’aventurent pas à faire de grands tirages étant donné qu’ils ne connaissent pas réellement les besoins du marché outre « le diktat » des diffuseurs, d’après notre interlocuteur. « Le meilleur titre ne dépasse pas 1 000 ou 1 200 exemplaires », dit-il.

La problématique n’est pas dans le prix

          C’est un constat mitigé que font les professionnels du livre à propos de la lecture. D’aucuns affirment que la majorité des Algériens ne lisent pas. La culture orale a pris le dessus. Toute la problématique est là, justement. Il faut résorber cette cassure. Pour cela, un travail pédagogique doit être mené non seulement par les pouvoirs publics mais aussi par les éditeurs, selon K. Chehrit, en sensibilisant les gens pour « qu’ils lisent à l’école, sur la plage, dans le bus, le train, l’avion, pendant leurs voyages, dans les prisons, les hôpitaux etc. Dire que les nouvelles technologies de l’information peuvent remplacer le livre est totalement faux », affirme l’éditeur. Pour preuve, dans les pays développés qui ont connu bien avant nous ces outils, la lecture est un acte habituel, spontané. Ces gens lisent toujours. Le livre est un compagnon qui ne les quitte presque jamais. Notre interlocuteur explique que « le développement ne se mesure pas par rapport au PIB uniquement mais aussi et surtout au nombre de livres qu’on lit. La culture est un mécanisme essentiel dans le développement. Il faut revenir au rapport de l’ONU sur le développement pour comprendre que la richesse n’est pas seulement matérielle. C’est le savoir qui détermine le développement », dit-il. La production du livre dans le monde arabe est équivalente à celle de l’Italie, c’est dire le recul observé dans ce domaine par les pays arabes.

          Du côté des libraires, tout ne baigne pas dans l’huile en matière d’approvisionnement, de distribution et de règles de commercialisation. Les délais de paiement imposés par les éditeurs et les distributeurs aussi bien pour la production nationale que celle de l’importation n’arrangent pas les libraires. « Le libraire ne peut pas payer cash. Dans d’autres pays et conformément aux règles internationales, les libraires ont des financements bancaires et une marge bénéficiaire allant de 30 à 40% et c’est grâce à cette marge qu’ils peuvent se développer, que le livre peut être disponible partout », a indiqué la présidente de l’association des libraires. La vente se fait donc selon la rotation du stock de chaque libraire.

          Sur les 200 librairies qui existent à travers le territoire national, une centaine seulement peut se targuer d’être de vraies librairies avec une diversité et une disponibilité de livres, d’après F. Soal. L’approvisionnement se fait, généralement, au gré des éditeurs et des importateurs. Sans compter l’éternel problème des prix élevés des livres, liés surtout aux droits et aux taxes qui concernent autant l’édition que l’importation. Mais là encore, tout n’est pas aussi sombre, le livre se porte bien, puisque le lectorat existe bel et bien et qu’il y a une véritable demande et un intérêt croissant, selon elle. Il suffirait d’un peu d’intérêt pour lui donner un nouveau souffle. La loi sur le livre préconisée par le ministère de tutelle censée lui donner une dynamique est très attendue par les professionnels.

Des taxes trop accablantes

          Les lecteurs potentiels sont ceux qui recherchent des ouvrages spécifiques comme les livres techniques et scientifiques dans tous les domaines pour des besoins pédagogiques. Les clients sont, généralement, des universitaires (étudiants et enseignants) et des entreprises nationales et étrangères qui en ont besoin pour leur personnel. Une forte demande caractérise, en effet, ce genre de livres, importés dans leur totalité, malgré leurs prix élevés et qui vont de 2 000 à 80 000 DA, selon Ali-Bey gérant de la librairie du Tiers Monde à Alger (rue Larbi ben M’hidi). Ces livres sont spécialisés dans différents domaines comme le bâtiment, l’électronique, l’environnement, l’architecture, l’eau… En fait, les clients particuliers et les institutions (administrations, universités, entreprises, banques…) sont contraints de les acheter, d’après le gérant de la librairie. « Cela constitue un investissement dans le savoir.  Et les prix ne les empêchent pas d’en acheter, il y va de leur avenir », a-t-il indiqué. Pour satisfaire cette demande, il dit faire des commandes directement à ses fournisseurs que sont « les grandes maisons d’édition françaises comme Hachette, Gallimard, Seuil, Sodis », confie-t-il.

          Il est des maisons d’édition françaises, qui, pour aider les libraires à développer un fonds documentaire en langue française font des remises « mais qui sont absorbées par les délais de paiement et les impôts », regrette Ali-Bey. Selon lui, 7% vont à la TVA (taxe sur la valeur ajoutée), 5% vont à la taxe douanière et le reste est absorbé par les frais de transport soit 17% de taxe au total. Notre interlocuteur déplore, cependant, la mévente du manuel scolaire. Dans d’autres pays 25 à 30% du chiffre d’affaires proviennent de la vente du manuel scolaire et parascolaire alors qu’en Algérie il n’est même pas vendu dans les librairies. « Chez nous, le livre scolaire est donné gratuitement à l’école », a-t-il indiqué. Tandis que le parascolaire ne représente, selon lui, que 10 à 15% de son chiffre d’affaires.

          Par ailleurs, les livres de poésie ne sont pas demandés et la littérature enregistre une faible demande. Les ouvrages littéraires ne sont achetés qu’à l’occasion du 16 avril, journée du savoir, ou le 1er Novembre pour faire des exposés, d’après lui. « Je vais vous étonner, dit-t-il, contrairement à ce que l’on croit, le mois d’août est la période qui enregistre le plus de vente parce qu’on reçoit une clientèle différente que celle du restant de l’année: des émigrés et des hommes d’affaires de passage à Alger. Ils achètent tout ce qui a trait à la littérature, à l’histoire politique, à la religion (soufisme, coran traduit) ». « Le fait de payer en dinars leur revient moins cher qu’en euros. »

          Pour le commun du public, la question du pouvoir d’achat reste un obstacle à la diffusion. Beaucoup de citoyens avouent que le prix du livre constitue un obstacle rédhibitoire, et qu’à ce titre, ils profitent de la foire internationale du livre pour en acheter à des prix qu’ils jugent plus ou moins acceptables en raison des remises. Le salon international du livre est devenu, en effet, un évènement incontournable du paysage culturel qui permet, l’espace d’une dizaine de jours, de drainer un large public de différents horizons. Les maisons d’édition françaises sont généralement représentées par des libraires installés en Algérie à l’instar de celle du Tiers Monde qui représente, cette année, « Eyrolles ». Les lecteurs, de leur coté, profitent des réductions appliquées sur certains ouvrages pour enrichir leurs fonds. Hacène, cadre moyen dans une entreprise, attend toujours la foire internationale du livre et dit consacrer un budget spécial pour garnir sa bibliothèque, une fois par an. En dehors de cette manifestation, il n’achète que sporadiquement.

Réanimation du secteur en attendant la loi

          Il y a cinq ans, nous avons ressenti le besoin de créer l’association des libraires pour favoriser la distribution du livre et promouvoir la lecture. Une librairie n’est pas « seulement un point de vente mais une véritable vitrine de l’exposition, l’animation, l’échange, la vente-dédicace qui permet des rencontres exceptionnelles avec de grands intellectuels, selon Fatiha Soal. « Le libraire n’est pas censé connaître tout, c’est au contact qu’on s’enrichit », dit-elle. Et pour redorer le blason de la librairie qui a été ternie, selon elle, beaucoup d’actions ont été engagées dont la formation des libraires dans les domaines de la gestion, l’animation, l’aménagement, l’accueil, le management. « Grâce à ces cycles de formation et d’échange beaucoup de choses ont changé. Les libraires voient leur métier différemment. Ils se sont ouverts sur d’autres créneaux comme les langues étrangères, le management, la gestion et ont enrichi leurs fonds et changé leur façon de voir les choses », dit-elle.  Le prix littéraire dont l’objectif est de promouvoir la littérature algérienne a été institué justement pour encourager la production locale.

          La vente-dédicace organisée presque régulièrement dans certaines librairies, d’Alger notamment, a pour but de dynamiser ce secteur léthargique, de promouvoir la production nationale et d’intéresser les lecteurs vraisemblablement rompus à la passion de la lecture. La vente-dédicace n’est pas un acte commercial qui est organisé lorsqu’il y a mévente pour drainer la clientèle mais bien plus. « Ça permet le contact de l’auteur avec les lecteurs, de fidéliser la clientèle et d’animer ce lieu de rayonnement scientifique », a affirmé un libraire qui précise que Mustapha Benfodil, Adlène Meddi, Hamid Grine, entre autres écrivains, se sont fait remarquer par leurs nouveaux écrits ces derniers temps.

« Il y a des spécimens qui lisent »

          « J’ai une amie qui a un salaire moyen et qui achète, au moins, un livre par mois d’un romancier algérien même si elle ne trouve pas la qualité nécessaire. Elle le fait par devoir pour encourager la littérature algérienne », avoue Mme Bouzida directrice des éditions Samar. Son amie est professeur de français. Les enseignants ne sont pas bien payés et pourtant !

          Un spécimen  à prendre en exemple. Dire que le livre coûte cher est une fuite en avant. Le prix moyen d’un livre produit localement est de 250 à 300 DA, selon elle, c’est vraiment dérisoire par rapport aux produits cosmétiques de marque que les jeunes femmes se permettent d’acheter ou encore les téléphones portables à 10 000 DA que les jeunes hommes n’hésitent pas à acheter également. « Quand bien même le livre coûterait cher, cela ne doit pas empêcher les gens de consacrer une somme d’argent pour « alimenter » leur pensée comme ils alimentent leur ventre », nous dit un libraire dont le plus gros de son chiffre d’affaires provient des livres religieux dans lesquels il est presque spécialisé. Il dit compter parmi ses clients ceux qui achètent régulièrement des livres, « des nouveautés d’auteurs célèbres du Moyen-Orient », dit-il.

          Cependant, la lecture publique ou le niveau culturel d’une société ne se mesurent pas à ces échantillons et à ces modèles mais à la moyenne  de livres que lit chaque personne par mois. Pour Mme Bouzida, il n’est pas nécessaire d’avoir une carte pour accéder à la bibliothèque nationale. En France par exemple, dit-elle, l’accès à la bibliothèque nationale est libre. Il y a un système de surveillance qui permet de contrôler mais la carte d’accès n’est pas indispensable. « Comment peut-on encourager la lecture publique quand il y a un manque flagrant de lieux de lecture ? »

3 Réponses à “Le marché du livre en Algérie”

  1. tirache annick dit :

    Je suis émerveillée par vos positions sur l’accès à la lecture. Chez nous, il est vrai chacun peut, s’il le désire, se procurer toutes sortes de livres ne serait-ce qu’à la bibliothèque municipale pour un prix modique mais la demande émane surtout des « scolaires » et d’une certaine « élite » qui a toujours lu et qui a du temps pour lire. Il ne faut pas s’imaginer que les Français lisent beaucoup. Les Français sont omnubilés par internet et, il faut bien le reconnaître, les Français lisent de moins en moins -même s’il en a toujours été ainsi- car au fond la littérature comme la culture reste l’apanage des nantis, des gens aisés. Les Français modestes ont des préoccupations matérielles que le chômage ne fait qu’accentuer.

  2. tirache annick dit :

    pardon j’ai fait une faute, il faut lire « obnubilés » et non « omnubilés » mais la prononciation est plus facile dans le premier cas. Mille excuses.

  3. Mohamed DAOUD dit :

    Bonjour
    je trouve votre site intéressant
    il est trés riche en informations
    moi je travaille sur la lectrure de la littérature romanesque en Algérie 1990-2011, dans le cadre d’un projet de recherche
    et je souhaite être informé de vos activités et j’éspère qu’on aura des collaborations sur cette thématique
    Cordialement

Laisser un commentaire

 

Au fil des mots |
teresa |
Entre deux nuages |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Lectures d'haabir
| Dans le Jardin des mots
| j'ai "meuh" la "lait"cture