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Ci-git l’ »Espace Noûn » (contribution de M’hand Kasmi)

Posté par coinlitteraire le 29 juillet 2010

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Ci-git l’« Espace noûn » :

territoire des croisements rares.  

Ceux parmi vous, parmi nous, qui auront le temps de suivre  d’un distant regard le cortège funèbre qui accompagnera en ce week- end  dit « semi-universel », l’enfouissement dans une surréaliste indifférence de l’un des espaces culturels les plus ouverts sur l’universalité de la capitale, se retrouveront après la cruelle mise en terre, après  la déchirante dépossession, dans une situation encore plus désemparée que celle du personnage  du « dernier été de la raison »,  dernier  roman à titre posthume du défunt Tahar Djaout. Ce personnage, petit libraire de son état, qui se retrouva par la « farce des choses »  désespérément seul, après que sa femme et ses enfants eurent tous rejoint, les uns après les autres, le nouveau monde des F.V. (entendre frères vigilants). Pris de court par le tumultueux tourbillonnement de l’histoire de ces années 90, notre brave libraire ne trouva que ses livres pour lui aménager une salutaire fenêtre sur le monde et cette phrase suicidaire pour conjurer à tue –tête, le terrible mauvais sort qui commençait à frapper le pays de Ben M’hidi: « Le cours du temps s’est comme affolé, et il est difficile de jurer du lendemain !» Après l’affolement du monde  qui a arrêté le cours pourtant impétueux du temps vers des lendemains littéraires prometteurs de l’un de nos plus talentueux écrivains  de graphie française et emporté dans sa déferlante meurtrière Vincent, ce français devenu algérien et l’un des plus authentiques libraires de la capitale, c’est au tour de Nacera et Kiki,

 libraires par nécessité, d’abdiquer devant une autre déferlante, rampante, plus  insidieuse : la mono activité florissante de la spéculation immobilière. Après la mort violente et injuste des vrais écrivains et libraires, voici venu le temps de la mort lente des librairies, les vraies ! Quels mots pourrions nous réinventer et aligner encore aujourd’hui, pour faire à la fois  le deuil et l’éloge funèbre des deux  enseignes qui furent  tant dans leur version 1 de la rue Debussy que celle de la version 2 de la rue Rabah Noel, de véritables bouffées d’air pur dans le ciel pollué d’une capitale qui croule sous les montagnes d’immondices nauséabonds.  Le rêve éveillé n’aura duré que le temps d’une éphémère et précaire parenthèse  pour les plongeurs en apnée dans les dures réalités algéroises que nous avons tous fini par devenir, les uns après les autres. Grisés que nous étions de pouvoir troquer le temps d’une   halte magique à la rue Debussy puis à la rue Rabah Noel, nos torrides  bunkers respectifs contre l’élan soyeux de l’invitation à rêver ensemble que projetait avec une magie envoûtante l’entrelacs du noûn de l’enseigne délicatement  calligraphiée par le peintre Arezki Larbi, nous oubliâmes trop vite que  le noûn pouvait être tout à la fois océan  mythique originel de la création, poisson sortant à la verticale de  son élément aquatique naturel la bouche ouverte pour voler une bouffée d’air pur, qu’un serpent se mordant la queue. Chez nous et depuis le premier jour de l’actuel été de la déraison, c’est ce dernier sens du noûn qui a aujourd’hui cours du côté de la bourse aux locaux commerciaux de Meissonnier. Triste sort que celui d’Alger, capitale de destin national recouvré, qui assiste, impuissante, jour après jour et en moins  de deux ans, à l’enterrement de deux des plus authentiques institutions culturelles au prestige aussi solidement établi : Hier, la Librairie des Beaux Arts et aujourd’hui, l’Espace Noûn. Des vingt librairies répertoriées officiellement à Alger, il n’en reste aujourd’hui que dix huit pour une capitale de 5 millions d’habitants que compte la couronne métropolitaine algéroise. A force de vouloir vaille que vaille conjuguer à tous les temps du « zaman el harrachi » si cher à Tahar Ouettar, les symboliques multiples du  Dieu-Noûn, patrimoine commun des trois religions monothéistes , en concept culturel à géométrie variable plutôt que de renouveler une assidue allégeance périodique au dieu devenu unique et inique de l’argentsale des sachets noirs, Kiki et Nacera seront contraints de  quitter précipitamment leur bulle, de descendre de leur nuage pour rejoindre les trente six millions d’algériens aujourd’hui inquiets de leur avenir et  de celui de leurs enfants auxquels on apprend à « désapprendre » à lire. Dans leur  descente aux enfers du Noûn, ils emporteront-maigre consolation- comme de précieuses reliques d’une énième vie antérieure dédiée à l’amour du livre, ces témoignages poignants des amis de l’Espace noûn « Dans le quartier, on les aimait bien, ils l’ont embelli.. »(Mustapha : gardien de parking) «  Pour Nacera et Kiki, un livre ne se vend pas comme de la pomme de terre. Encore que la pomme de terre, mieux considérée, a eu droit à un Conseil des Ministres »(Annie Steiner, Moudjahida) «  A chaque nouveau passage à Alger, nous avons(pour ainsi dire) vécu à Noun 1 puis à Noun 2-territoires de croisements rares, de partages sensibles, de polyphonies créatrices. Mais ce qu’il a ouvert en nous, continuera longtemps à se dilater… » (Julie Kretzschener et Guillaume Quiquerez Compagnie, les bancs publics, Marseille).Mais l’ex Espace Noûn n’était  pas que cela : votre serviteur a souvenir d’avoir utilisé le lourd fardeau de livres que venait d’acheter avec sa maigre pension de Moudjahida, la vieille Annie Steiner, pour parer à une agression involontaire d’un passant qui le ne l’a pas vu sortir de la librairie. Sans les livres achetés ce jour là de chez Nacera et Kiki, notre belle héroïne et rescapée miraculeuse de la Guerre de Libération Nationale, aurait eu une belle et triste mort : devant une librairie ! C’est aussi cela l’espace Noûn : un lieu de résistance à la bêtise ambiante. On y entrait comme dans un aéroport. On pouvait y flairer  les milliers d’odeurs qui s’y mêlaient jusqu’à saisir le roman, l’essai, la peinture, le CD-ROM qui vous chatouillait les papilles gustatives de façon trop suave pour que vous ne puissiez pas résister à la tentation de l’avoir avec vous,  définitivement. A l’espace Noûn, vous pouviez trouver de beaux livres, de vrais livres qui jetaient des tâches de couleurs sur votre table et votre journée, avec leur vraie couverture, leur vraie reliure, un vrai poids d’images et de mots, une odeur d’encre, et de papier, et de sueur…Au Noûn, vous pouviez exaucer votre besoin de faire résonner votre esprit avec celui d’un auteur au point de devenir avec lui co-auteur et de reconnaitre dans une ligne, les lignes que vous auriez pu écrire ou que vous auriez pu dire. Avec Nacera et Kiki, à l’Espace Noûn et hors de ses murs, nous eûmes à dénoncer haut et fort ceux qui affirment que les mots ont fait leur temps, que lire n’intéresse plus personne et surtout pas les jeunes. A l’Espace du Noûn, nous eûmes également la chance et le droit de lire les mots des poètes, ceux partis trop tôt comme Mahmoud Darwich, ceux maudits et surtout ceux bannis de leurs espaces naturels et de déclamer tout ce qui n’est pas utile mais essentiel. Dans leur ex : espace de prédilection de la rue Rabah Noel, entre la rose du jour toujours fraiche et le thé de la veille, jamais réchauffé, Nacera et Kiki prenaient toujours soin de laisser un exemplaire sans cellophane pour montrer qu’avant d’être courtisé, un lecteur doit d’abord être respecté et  que les plus belles images ne valent pas toujours le bon mot. Qu’un texte avant que d’être court, doit surtout être juste. La belle leçon apprise à l’espace Noûn : Le silence de ceux qui n’ont en banque ni fonds spéciaux, ni diplômes, ni conteneurs en rade et bien en vue dans le port d’Alger, ne signifie pas qu’ils n’ont pas soif ou droit de lire !

Voilà ! l’oraison est dite. La mise en terre peut commencer !

Arezki Tahar « Kiki » pour les amis, a sauvé au prix de sa vie en 2002 le bel édifice du Théâtre Régional de Bejaia contre les  vagues   destructrices des Arouch venues le réduire en cendres, manipulées par les uns et -nous le savons aujourd’hui-  par aussi les  autres. Après avoir été expulsé l’année dernière et de  nuit de l’appartement qu’il occupait en sa qualité de Directeur du TRB, notre ami doit abandonner à partir d’aujourd’hui la rue Rabah Noel, son refuge existentiel et providentiel d’un jour au sens propre et figuré. Son cœur, las et fatigué qui a déjà subi trois séismes majeurs, risque de le lâcher. C’est aussi cela le coût de l’aventure humaine du Noûn qui n’a pas pourtant pas et  malgré ces dégâts collatéraux tragiques, de prix. «  Une librairie qui ferme, c’est tous les horizons qui sont confisqués » écrivait Yasmina Khadra pour dénoncer la fermeture de la Librairie des Beaux Arts. Notre grand écrivain  ne croyait pas si bien dire et surtout  écrire.

Ne désespérons pourtant  pas et apprenons dorénavant à interroger les astres! Dans la mythologie égyptienne, Noûn était plus qu’un océan. Même après l’accomplissement de la création, son œuvre originelle, Noûn  continuera d’exister pour revenir un jour. Dans les bas reliefs pharaoniques, Noûn est en effet représenté en homme barbu tenant dans l’une de ses mains un tronc de palmier, symbole de la longue vie. Dans un poignant texte publié par « la Tribune » intitulé « La librairie Espace Noûn meurt dans le silence des étoiles », notre ami Mohamed Bouhamidi, a voulu conjurer le mauvais sort qui frappe durement le Noûn, en invoquant la puissance mystique de ce celui qui a «vu les étoiles copuler» et a inspiré en partie le nom de cette librairie. Nous voulions pour notre part accrocher le talisman suivant contenant un verset du Saint Coran sur les poignets des résistants Kiki et Nacéra : Sobhan elladhi amrouhou bayn el kafi oua ennouni (Gloire à celui dont l’Ordre est entre le Kaf et le Noûn).

Avez-vous remarqué le signe du destin ? Le Kaf de Kiki et le Noûn de Nacera ! Courage mes amis ! Après le Noûn 1 et le Noûn 2, nous copulerons ensemble avec la voûte céleste qui protège le ciel azur de notre Algérie et à l’image d’Ibn Arabi dans le ciel de Bejaia  au 12ème siècle, nous bâtirons et féconderons ensemble la galaxie du Noûn 3 avec l’appui d’un allié de taille : Le Président Burkinabé  Thomas Sankara qui a jeté un jour à la face de ses concitoyens sceptiques et désabusés,le magnifique programme de résurrection suivant« Osons inventer l’avenir ! » 

M’hand Kasmi

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