La poésie de Jean Amrouche

Posté par coinlitteraire le 22 février 2009

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La poésie de Jean Amrouche

Inspiration libératrice et fidélité aux siens.

Les premiers ouvrages de Jean Amrouche, allant de 1934 à 1939, sont des recueils de poèmes. «Cendres»  est paru en 1934 aux éditions Mirages, à Tunis, dans une plaquette de 68 pages.

(Par Amar Naït Messaoud). L’auteur s’y révèle un grand poète racé, vigoureux et d’une esthétique fort élevée. «Amrouche a vécu dans le désarroi, le deuil impossible et les déchirements de l’histoire», écrit Tahar Ben Jelloun dans un article publié par le journal Le Monde.

Aimé Césaire, le grand poète martiniquais disparu en 2008, témoigne : « Sa religion s’appelle poésie (…) Il s’agit, au-delà des cruautés et des mensonges, de l’histoire d’être de la poésie. Pour cela, Jean Amrouche traverse par moments le verbe biblique pour s’enraciner dans une terre méditerranéenne acquise depuis les siècles à l’Islam.» A l’occasion de la publication, au milieu des années 80, des textes de Amrouche réunis sous le titre Lettres de l’absent, Ben Jelloun commente : «Ses Lettres de l’absent sont une douleur vive qui parle de l’enfant orphelin de père, de mère et de patrie. Il y est souvent question d’amour et de source jaillissante. C’est une sorte de journal de quelqu’un qui a tout perdu et se sent riche de tout ce qui loin de son regard. Il attend pour reconquérir l’enfance et le poème nu.»

“Il est une île dans la mer d’ombres,

La tête au sein des étoiles,

Les pieds emmêlés aux racines de la Terre.

Ses yeux sont comme les yeux des oiseaux de soleil

Avec un regard oblique

Qui traverse et cerne les objets,

Pèse la masse secrète,

 Contemple leur noyau de miel et d’or mêlés

Et les établit avec leur volume vrai

Dans l’univers interne où il est Dieu

Où il est celui qui voit en Dieu”.

En 1937, il publie Étoile secrète, un recueil de poèmes de 100 pages aux éditions Mirages / Les Cahiers de Barbarie, à Tunis.

D’un poète

  ‘’Il a ancré ses mains aux continents immobiles.

Il a tué de tous ses muscles

Jusqu’au craquement de ses os

Jusqu’aux éclatements de sa chair

De toute la force d’un volcan

Grondant au creux de lui.

Les continents sont demeurés immobiles.

(…) Et maintenant, voyez-le qui s’avance

Sa tête émerge parmi les étoiles

Avec ses cheveux de chaume qui rayonnent

Et ses larges yeux d’oiseau de nuit

Fermés de biais

Afin de mieux filtrer le monde endormi

Et son nez telle la proue d’un navire…’’

Son chef-d’œuvre du patrimoine oral, Chants berbères de Kabylie, fut publié en 1939 aux éditions Monomotapa (Tunis). Il s’agit de la traduction de poèmes kabyles chantés, transmis à l’auteur par sa mère, Fadhma Ath Mansour. Ce recueil de poèmes traduits en français continue en quelque sorte les travaux d’un même genre réalisés par des chercheurs ethnologues français ou par des autochtones comme Boulifa, comme il annonce les recherches qui seront faites ultérieurement par Feraoun, Mammeri…, dans le patrimoine oral kabyle. La particularité de l’ouvrage de Jean Amrouche est qu’on n’y trouve pas le texte originel kabyle. C’est grâce aux efforts de Tassadit Yacine que la version kabyle est devenue disponible en même temps que le texte français dans une édition de l’ouvrage chez L’Harmattan en 1986, édition ayant bénéficié d’une préface de Mouloud Mammeri. L’intelligibilité du texte est assurée par des renvois (annotations) réalisés par T.Yacine.

Figure maternelle, pays natal

Chants berbères de Kabylie est une œuvre majeure qui allie la sensibilité poétique exacerbée de Amrouche au legs séculaire et authentique de la culture kabyle que lui a laissé comme un testament sa mère, Fadhma Ath Mansour. Daniel Morella écrit à ce sujet : « Si l’on considère les premières publications, on constate que les Chants berbères de Kabylie constituent un moment cardinal de la réflexion de Jean Amrouche sur la poésie, l’oralité et l’écriture et pour sa prise de conscience politique ; réflexion qui, dans l’introduction aux Chants berbères, s’articule en trois axes liés les uns aux autres et motive le choix de présenter aux lecteurs francophones les chants kabyles en traduction. La première motivation relève du poétique et du spirituel : Amrouche écrit que par la beauté et la pureté des chants kabyles en tant que création orale des hommes et des femmes qui ‘’ont chanté à l’unisson du monde’’, on peut toucher à l’unité de la création et de l’être, dont on a été séparé par la civilisation.

Le discours poétique et le souffle spirituel ont une portée universelle, mais le lecteur averti y retrouve très clairement la référence à l’histoire et à l’expérience personnelle de l’écrivain.

On peut identifier cette référence dès le début de l’introduction : La civilisation (française) a trop souvent pour effet d’éloigner l’homme (Jean Amrouche) de lui-même, de dissiper un certain climat mental et affectif, celui de l’homme qui demeure proche de la terre (kabyle) et qui éprouve, avec la force d’une évidence première, le sentiment que lui-même et sa vie ne sont pas détachés de la vie cosmique’’.

Le passage du particulier à l’universel est confirmé par le texte quand l’écrivain présente la douleur liée à l’absence (l’émigration) d’une paix spécifique, la Kabylie , comme une expression de la douleur existentielle de l’être humain.

« La grande douleur de l’homme est d’être et d’être séparé…La mère qui nous a nourris de sa chair, la terre maternelle qui nous recevra, sont les corps qui nous rattachent au non-être, ou si l’on veut, à l’origine ineffable…

Ainsi, l’exil et l’absence ne sont que les manifestations dans le temps d’un exil qui les transcende, d’un exil métaphysique. Par-delà le pays natal, par-delà la mère terrestre, il faut percevoir l’ombre faiblement  rayonnante du paradis perdu et l’unité originelle.» Dans ce passage, la figure maternelle joue un rôle essentiel dans le lien avec le pays natal, spécifique et historique, aussi bien qu’avec l’unité métaphysique de la création.

La motivation poétique, grâce au rôle central de la mère, s’entrelace avec un autre axe du discours : la dimension affective des chants kabyles et leur présentation en termes d’héritage chéri et privé de l’écrivain qui, par la collecte et la traduction, exprime ainsi l’amour porté à sa mère, personnification d’une tradition poétique ancienne et pure : «Je ne saurais pas dire le pouvoir d’ébranlement de sa voix, sa vertu d’incantation», écrit J.Amrouche dans l’introduction).

Comme l’oiseleur dont parle métaphoriquement Malek Ouary-il capture les oisillons pour les mettre en cage-, Jean Amrouche a recueilli les chants kabyles de sa mère pour les mettre dans cette ‘’cage’’ qu’est la langue française de peur qu’ils ne disparaissent à jamais.

C’était aussi une tâche que s’est assignée sa sœur Taos en recueillant de sa mère des contes, des chants et des proverbes qu’elle a consignés dans le célèbre Grain magique.

Destin d’exil

Dans son introduction aux Chants berbères de Kabylie, Jean Amrouche relève l’importance et l’urgence qu’il y avait à fixer ces odes ancestrales. «Il fallait transcrire et traduire ces chants non seulement parce que leur survie tient au souffle de ma mère, mais aussi parce que le pays dont ils portent l’âme est frappé à mort…Déjà, les coutumes de mon pays natal perdent de leur vitalité. Déjà, la hiérarchie des valeurs, plus implicite qu’implicite, que suppose toute civilisation et nécessaire à l’éclosion d’un art, s’écroule.

Le peuple kabyle avait pu garder ses franchises contre tous ceux qui l’avaient soumis. Il résiste mal à la victoire mécanicienne. Ses traditions meurent peu à peu, et avec elle, sa poésie. J’ai voulu contribuer à la sauver.» Jean Amrouche disait que “le poète est celui qui a le don d’Asefru’’.

Dans les Chants berbères de Kabylie, tout en essayant d’être le moins infidèle possible en matière de traduction, le lecteur averti retrouvera la touche personnelle du translateur faite de magie vernale et de richesse métaphorique :

«Éboulez-vous montagnes,

Qui des miens m’avez séparé

Laissez à mes yeux la voie libre

Vers le pays de mon père bien-aimé.

Je  m’acharne en vain à l’ouvrage

Mon cœur là-bas est prisonnier.

Paix et salut, ô mon pays !

Mes yeux ont parcouru des mondes

Ma vue est un orage de printemps

Dans les tumultes des neiges fondantes.

Mère, ô mère bien-aimée

Ah ! l’exil est un long calvaire !»

Ces chants ont permis à Jean Amrouche une nouvelle immersion dans sa culture d’origine, les complaintes et les amours d’Ighil Ali et les airs ancestraux des Ath Douala. «La replongée donne donc à la vie des individus à la fois profondeur et authenticité dans la mesure où ils sentaient confusément que, dans l’ordre existant, l’accession à une réalité sociale ne se pouvait faire qu’au prix d’un renoncement à soi, c’est-à-dire au prix d’une aliénation absolue» (Mouloud Mammeri, Poèmes kabyles anciens).  La voix de Fadhma Ath Mansour fait jonction avec la voix d’une terre et d’un peuple. «Mais, avant que j’eusse distingué dans ces chants la voix d’un peuple d’ombres et de vivants, la voix d’une terre et d’un ciel, ils étaient pour moi le mode d’expression singulier, la langue personnelle de ma mère», écrit J.Amrouche en ajoutant : «Elle chante à peine pour elle-même, elle chante surtout pour endormir et raviver perpétuellement une douleur d’autant plus douce qu’elle est sans remède, intimement unie au rythme des gorgées de mort qu’elle aspire.

C’est la voix de ma mère, me diriez-vous, et il est naturel que j’en sois obsédé, et qu’elle éveille en moi les échos assoupis de mon enfance, où les interminables semaines nous nous heurtions à l’absence, à l’exil ou à la mort.»

4 Réponses à “La poésie de Jean Amrouche”

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